Les dernières pistes du rêve aborigène
Dans un livre-enquête minutieux, l'Australienne Chloe Hopper dresse le terrible constat de la condition des
Aborigènes. Le lent déclin d'un peuple à force d'humiliations
Chloe Hooper, Grand Homme, ed. Christian Bourgois.
Palm Island, île australienne aux allures de paradis située au nord du Queensland. Sous les palmiers
luxuriants vit une population aborigène dont les ancêtres furent déportés par les colons anglais au XIXe siècle. La journaliste Chloe Hopper ignore presque tout de ce peuple
lorsqu'elle arrive de Melbourne pour couvrir une affaire qui secoue l'île depuis des semaines.
Tout a commencé le 19 novembre 2004, au matin. Le brigadier-chef blanc Chris Hurley embarque Cameron Domagee,
un Aborigène en état d'ébriété. Tous deux ont 36 ans. L'un a rapidement gravi les échelons de la police, l'autre, comme 90 % de la population, est au chômage. Il a depuis longtemps échangé
ses rêves contre de la bière et du goom, mélange d'eau et d'alcool à brûler. À sa descente du fourgon, Domagee frappe Hurley au visage.
Les deux hommes entrent dans le commissariat. La porte claque. Quarante minutes plus tard, Domagee est
retrouvé mort dans sa cellule, le foie éclaté. Un «EVREG», «événement regrettable» pour la police. Une bavure pour les habitants de l'île. Celle de trop, venant après la mort de
plusieurs centaines d'Aborigènes en détention. Hurley, à l'imposante carrure, est tout désigné pour endosser le rôle du Grand Homme, figure malfaisante, mélange local du Yéti et du
croquemitaine.
Paradoxe, la bavure n'a rien d'un crime raciste, et le brigadier-chef, bien que souvent violent, était
jusqu'ici plutôt connu pour son respect et ses efforts envers la communauté. Mais, une semaine plus tard, c’est l'émeute. Le commissariat flambe. Les policiers sur place manquent de se faire
lapider. Raid ultra-violent et arrestations en retour. Les médias nationaux s'emparent de l'affaire.
Trois mois après le drame, Chloe Hopper atterrit donc à Palm Island. Au fil d'une procédure qui s'étendra sur
deux ans et demi, elle part à la rencontre de ce peuple enlevé à sa terre. Exil inconsolable, tant ce sol est, dans la mythologie aborigène, le lieu où sont tracées les pistes du rêve. Une
mémoire sacrée, collective et incarnée qui se manifeste dans chaque pli de montagne, dans chaque coude de rivière. Sans terre, plus de rêve, donc plus d'identité.
Happée par cette histoire, Hooper devient familière de cette «île d'enfants volés». Si la journaliste
s'attache aux protagonistes, dont Élisabeth, la sœur de la victime, elle tient à conserver la distance, à poser les questions, à confronter les faits. Ceux de l'affaire, mais aussi ceux d'un
mode de vie dévasté qu'elle ne soupçonnait pas. Sans chercher à masquer une certaine candeur, elle nous pousse à plonger dans ce quotidien jusqu'à en éprouver une sorte de terrible
résignation.
D'un style fluide, elle établit ainsi le dossier accablant mais sensible du fait divers, étape par étape :
enquête préliminaire, instruction et, en 2007, procès. Le premier de l'histoire mettant en cause un policier pour mort d'un Aborigène en détention. Activement soutenu par les syndicats de
police, Hurley s'en sort. Non coupable.
Le reportage de Chloe Hopper est triste, parce qu'il témoigne de la fin des chants. En 1850, jusqu'à cent
langues aborigènes différentes étaient parlées dans le seul Queensland. Il en resterait moins de vingt à présent. Ces chants, qui pouvaient autrefois guérir les malades, ne sont plus
opérants. Les rythmes du monde moderne les auront recouverts, sans offre d'échappatoire. Sauf à risquer l'emprunt des toutes dernières pistes où nous guide l'auteur.
Celles de la politique de «réconciliation» initiée il y a dix ans dans le pays. En 2008, le premier
ministre australien a présenté les excuses officielles du pays aux générations aborigènes pour les souffrances infligées par les déportations. Une voix d'aujourd’hui pour apaiser les plaies
et redonner l'estime.
Stéphane Bataillon
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Lautréamont, œuvres complètes
La Croix, 29
octobre 2009
Comte de Lautréamont. Dès son pseudonyme, emprunté au noble héros d'un roman d'Eugène Sue, Isidore Ducasse met
au défi son lecteur. L'auteur des Chants de Maldoror s'amuse avec lui, le perd dans un immense univers d'images surgissantes. Un jeu qui annonce par avance ceux des surréalistes. Pour en
distinguer les règles et tenter la confrontation, cette nouvelle édition de la Pléiade sait qu'un rigoureux appareil critique, même modernisé, n'est pas un atout suffisant. Dans une
astucieuse dispersion du regard, le volume propose donc en complément les diverses lectures que l'œuvre a suscitées depuis sa parution : Breton, Aragon, Camus, Gracq, Le Clézio, Sollers... Si
on a pu parler de « cas Lautréamont », ces textes démontrent bien qu'il n'y a pas de « cas ». Il y a juste des mots, drôles, ravageurs et cruels. Ces mots simples à
l'extrême qui font la poésie. S.B
Lautréamont, œuvres complètes, édition établie par
Jean-Luc Steinmetz. Coll. Bibliothèque de la Pléiade, ed. Gallimard, 848 pp. 35 euros (jusqu'au 31 décembre 2009).
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Comme un rêve suspendu
La Croix, 27 août
2009
Entre espoir et fureur, Colum McCann replonge dans le New York du milieu des années 1970 en suivant
l'extraordinaire traversée du funambule Philippe Petit entre les Twin Towers
En ce matin du 7 août 1974, les New-Yorkais pensent être frappés d’hallucination collective : un homme marche dans
le ciel. Le funambule Philippe Petit vient de s’élancer sur un câble tendu entre les deux tours du World Trade Center. Maintenu en équilibre par un simple balancier, il danse dans le vide à 400
mètres d’altitude. Un songe éveillé, dans une Amérique qui sort d’un cauchemar. Une période noire marquée par l’assassinat de Kennedy et par la guerre du Vietnam. Deux jours plus tard, le 9 août,
le président Nixon démissionnera à la suite du scandale du Watergate, et les Twin Towers, tout juste sorties de terre, deviendront les symboles d’un tout nouvel essor. Mais aujourd’hui, c’est
lui, Philippe Petit, qui incarne avant d’autres le rêve d’un avenir. En bas, dans la chaleur étouffante, la foule retient son souffle.
L’exploit, récemment retracé dans un documentaire (1), sert également de trame au cinquième roman de l’Irlandais
Colum McCann. Il en retrace chaque étape en y mêlant les récits de vie d’une dizaine d’habitants imaginaires de la mégapole. Prêtre, juge, artiste ou prostituées, rien, a priori, ne semble les
rapprocher. Changeant de style pour chaque histoire, McCann renforce cette impression et paraît alimenter le mythe d’une ville saturée et violente, où personne ne s’arrête jamais. « New York.
Tous ces gens. Vous êtes-vous jamais demandé ce qui nous fait tenir ? », s’interroge l’un des personnages.
Pourtant, tous vont se croiser et se rejoindre, attirés par l’énergie folle d’une cité qui dévore l’espace et
a pour objectif de soumettre le temps, dans un instant présent qui durerait toujours. Car au-delà de l’histoire et de la ville, une expérience commune les rassemble, celle de la déchirure : Claire,
face à la perte de son fils mort à la guerre, assourdissant silence dans les appartements feutrés de Park Avenue. Tillie, prostituée, qui n’a pas réussi à sauver sa fille des souteneurs du Bronx ;
ou encore Corrigan, un prêtre-ouvrier qui a contracté un « pacte avec Dieu pour mieux repousser le désir » jusqu’à rendre impossible l’éclosion de l’amour. Pour eux, le temps s’est
suspendu, hypothéquant l’avenir.
L’écriture de McCann n’est jamais flamboyante, il n’en a pas besoin. Ces bribes d’existences ne prétendent pas
rivaliser avec le coup d’éclat du poète funambule. Colum McCann désire juste transcrire avec fidélité ces voix qui menacent de rompre et risquent, chacune à leur niveau, une exclusion du monde.
Ce monde qui a trahi toutes leurs illusions et leurs rêves de justice. L’auteur leur offre une chance de recréer un lien en prenant comme prétexte l’incroyable événement. Comme si, le temps d’un
livre, rêve et réalité jouaient à se confondre.
Un fil, donc, qui traverse le ciel. Unique trait de pinceau traversant la toile vide. Une forme d’invitation pour
voir que, tout près, il reste des espaces libres. Qu’il faut les admirer pour mieux les investir à la seule condition de se poser un peu. Tel Fernando, jeune photographe qui cherche avec passion
les graffitis cachés au plafond des tunnels du métropolitain. Explorant toujours plus les entrailles de la ville, il refuse lui aussi qu’elle limite ses désirs, entrave sa
liberté.
Juste au milieu du câble, le funambule s’arrête. Reste immobile quelques secondes puis s’allonge doucement pour
regarder le ciel. Il croit entendre monter les cris de la foule. Il sait avoir trouvé le silence parfait. En conquérant l’espace, il vient de réussir, volontairement cette fois, à suspendre le
temps. Pour le lecteur, bien sûr, un autre bruit résonne. Une autre déchirure qui court en filigrane. L’effondrement des tours. Le mythe d’une Amérique invincible a implosé le 11 septembre,
renversant notre monde. Certains y ont même vu une fin de l’histoire. Pour McCann, au contraire, « la littérature nous rappelle que toute la vie n’est pas déjà écrite : il reste tant
d’histoires à raconter ». Ce roman en est la preuve. Une parabole pour accepter le délitement. Une approche lucide du lent travail de deuil, nécessaire et possible, pour distinguer ce qui
subsiste. Pour découvrir, une fois la poussière retombée, que tous les liens rompus sont devenus racines. Et que l’on peut y puiser la force de reconstruire.
Stéphane Bataillon
(1) Le Funambule (« Man on Wire »), lire La Croix du 20 décembre 2008
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Adonis, au risque du mouvement
La Croix, 18 Juin 2009
Dans un livre d'entretiens avec sa traductrice, le grand poète arabe Adonis ressuscite la poésie préislamique pour
appeler à une révolution face à l'imbrication des pouvoirs
Ce n’est pas sur un long fleuve tranquille mais sur un champ de bataille que nous entraînent ces entretiens. Dialoguant avec la psychanalyste Houria Abdelouahed, sa traductrice en français, l’une
des grandes voix de la poésie arabe contemporaine jette un regard impitoyable sur l’état d’un monde qu’il chante depuis plus de cinquante ans.
Si Adonis, né en Syrie au début des années 1930, a choisi le nom d’un dieu païen pour pseudonyme, ce n’est pas un hasard. Il dénonce ici avec force la confusion de la religion et du politique dans
le monde musulman. Une situation qui entraînerait l’immobilisation complète de la structure sociale. Il en appelle à une séparation radicale et originale entre les deux pouvoirs.
Elle seule serait selon lui capable de redonner de l’espace au mouvement en autorisant le progrès et la démocratie. Mais sa critique porte plus loin, et rejette l’idée même du monothéisme. Pour le
poète, attiré par Nietzsche et une spiritualité mystique dont il prend soin de «mettre de côté l’idée de Dieu dans son acception religieuse», le monothéisme empêcherait toute possibilité
d’innovation. Rien de moins.
Sans être aveugle face aux obscurantismes secouant notre temps, et sans minorer le contexte particulier d’où émerge cette voix, on pourra protester contre cette vision réductrice d’un monothéisme
privant intrinsèquement l’homme de sa liberté intérieure.
Mais en rester là nous ferait passer à côté du véritable projet de l’auteur. Car cette critique radicale sert avant tout à mener son combat en plein cœur du langage.
Une langue «aux ordres», codifiée par les pouvoirs et vidée de sa substance. Dont l’usage le plus haut, la poésie, n’arriverait plus à dire le lien de l’homme à son corps, à la nature et au monde.
Une déchirure entre la poésie et la pensée qu’Adonis veut refermer en transgressant les idéologies. Avec panache, mais prenant soin au passage de construire sa légende, il se pose comme le héros
capable de rétablir cette parole en réinsufflant du désir dans les mots.
Il a pour lui l’œuvre d’une vie entière consacrée à la poésie.
Exilé au Liban dès 1956, il publie la revue Shi’r qui introduit, non sans oppositions, le poème en prose en langue arabe. En 1968, après la défaite face à Israël, il poursuit son travail
de rénovation avec la revue Mawâqif (Positions). Il s’installe à Paris en 1985 et commence la rédaction d’Al-Kitâb (1). Une œuvre monumentale retraçant l’épopée arabe depuis la
mort du prophète Mohammed jusqu’à la moitié du Xe siècle. Des vers qui plongent au cœur des violences de cette Histoire pour permettre à d’autres de ses pans d’émerger, au premier rang desquels la
poésie préislamique.
Car Adonis ne se bat pas seul. Conscient qu’il «ne peut y avoir une innovation dans une langue si cette rénovation n’a pas ses racines en elle», il revendique une filiation avec les grands poètes
d’avant l’islam pour légitimer son action. En parfait connaisseur d’un monde arabe où pèse l’image sacrée du père et où le temps se conçoit en cycle.
C’est l’un des grands intérêts de l’ouvrage que de nous faire découvrir cette poésie saisissante de modernité à travers les portraits de figures comme Imrou’l Qays, Abû Nawâs ou Al Mutanabbî.
Rebelles, incessants défricheurs de la langue, en questionnement perpétuel, leurs innovations successives témoignent d’une pensée jubilatoire et toujours en mouvement. Une belle invitation à
découvrir leurs poèmes, récemment publiés en français par les deux auteurs (2).
Comme Orphée ramenant Eurydice des enfers, Adonis cherche à tester le pouvoir de son chant sur les dieux. Mais son but n’est pas de détruire un système pour lui en substituer un autre. Il n’aspire
qu’à remettre en mouvement ce ferment qu’est la langue arabe, préalable à tout autre changement. Un long parcours, qu’accompagneraient bien ces vers du poète Urwa ibn al-Ward al-’Absî : «Ils me
demandent: “Où vas-tu ?”/ Mais comment le poète-brigand peut-il connaître son lieu?» Car Adonis ne se risque pas à percer l’inconnu. Il sait, mieux qu’Orphée, que «la lucidité totale est une sorte
de mort» et que seule compte l’avancée sur le chemin. Vivre, sans se retourner.
Stéphane Bataillon
(1) Al-Kitâb (Le Livre), trad. Houria Abdelouahed, Seuil, 2007. Un volume, sur trois à paraître.
(2) Le Dîwân de la poésie arabe classique, anthologie, choix et préface d’Adonis, trad. Houria Abdelouahed, Poésie/Gallimard, 2008.
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Henry Bauchau, la lente
passion du poème
La Croix, 2 avril 2009
La publication de l'œuvre poétique complète de Henry Bauchau éclaire près de soixante ans d'écriture sur le chemin de la découverte de soi
«La poésie dévaste la vie courante, elle la dénude, elle déborde le poète.» Pour Henry Bauchau, l'expérience poétique permet d'atteindre, non sans dangers, le cœur de ce qui nous fonde. Libre à
l'auteur de choisir ensuite la technique susceptible de polir cette matière brute remontée. Diariste, dramaturge, critique, romancier, ayant embrassé une carrière de psychanalyste dès la fin des
années 1950, Bauchau n’'a cessé de choisir les chemins les plus respectueux des paysages rencontrés pour mieux remonter à sa source.
La publication d'une édition aussi complète que possible de ses poésies surplombe soixante ans d'écriture en 13 recueils dont un d'inédits, baptisé L'Accueil. Un long chemin consacré à
l'ouverture aux autres et à leurs différences dont il tire ce constat : «Tu n'es possesseur de rien, il te faut te briser sur le Monde./C'est la loi/C'est l’amour, où tu fus, où tu es
accueilli.»
Constat, et invitation lancée à tous les lecteurs du Boulevard périphérique (prix du Livre Inter 2008). Ils découvriront ici l'élaboration d'une parole patiemment mûrie depuis Géologie,
son premier livre sorti en 1953. Les deux vers inauguraux disent déjà l'alliance désirée entre le monde sensible, quotidien, et la préoccupation d'un absolu qu’il faudra réussir à nommer au plus
juste de soi, sans briser son mystère : «Parfois je me réveille avec un goût d'écorce/en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves.»
De l'antique Tyr aux Chars de Budapest, des Negro Spirituals américains à la Chine de Mao en passant par Venise, ses premiers poèmes sont autant d'invitations au voyage. Très tôt, il y rencontre
les héros qui nourrissent ses romans et ses pièces : Gengis Khan, Œdipe, Antigone… Il choisit de se mettre dans les pas de ces figures symboliques et leur propose, en retour, d'être leur
interprète. Pour qu'elles puissent mieux encore toucher ceux de son temps. «Sur la route d'Œdipe/Antigone est le paysage.»
Clés de l'œuvre en prose, la prolongeant souvent, cette poésie en est aussi l'atelier, le lieu d'où le roman s'élaborera. Tel L'Or bleu, poème publié en 1999, qui initia l'écriture de
L'Enfant bleu (2004). Le fulgurant récit transposé d'un adolescent psychotique qui, après quinze ans d'analyse avec Bauchau, réussira à fondre en lui l'enfant bleu.
Cet ami imaginaire et dévorant qui l'empêche d'activer ses puissances. Lentement, il parviendra à exprimer sa voie singulière à travers l'écriture et le dessin. «Ta mémoire endormie sous les
eaux/que tu es belle, ma destinée/que ta lumière est belle et comme elle était sous-marine/entourée d'algues et de secrets.» Des secrets à trahir afin de renouer avec soi et les autres.
Car communiquer est avant tout, pour Bauchau, passer du «on» au «je». Ne pas délaisser les amis de chair et de mots qui nous apprennent à vivre, mais réussir à trouver, dans
l'observation de son quotidien propre, l'agencement le plus simple pour faire entendre sa voix. Ainsi, les poèmes récents se font plus courts et plus limpides. Ces Succintes par exemple, poèmes
minuscules : «Branches émerveillées/Avant la fin de la lumière.»
Besoin d’aller plus vite ? De brûler les étapes pour crier ses découvertes ? Au contraire. Cette passion débordante qu'est pour lui la poésie a besoin de temps. Une denrée dont la rareté au sein de
nos sociétés fait craindre à l'auteur la marginalisation du poème. Un risque tangible de désenchantement du monde. En signe de résistance, il confond à l'occasion ce temps précieux avec celui de
l'actualité. Ainsi, Petite suite au 11 septembre 2001, s'engage sur la voie du commentaire d'un extérieur immédiat.
«Ceux qui se croient/nos ennemis/et qui partagent/notre/folie d'images/notre/peur de vivre (…)» Mais l'engagement, ici, reste prudent, se gardant de détourner la poésie de son but premier. Juste
avant cette plongée dans le réel, le poète prévient d'ailleurs : «Faire/laisser se faire/les gouffres, les ponts/les passages/l'abîme/De jour/tu écris le poème/qui écrit/en toi/la nuit (…)».
Une écoute de soi, condition première qui représente le seul engagement à tenir, jusqu'au bout. Jusqu'à trouver les mots capables de cerner le silence. Jusqu'à trouver ce lieu où établir l'échange.
Les figures compagnes n'ont pas disparu. Mais elles ont intimement ressenti, avec leur auteur, la force de telles paroles. «Sur les murailles de Thèbes/Antigone à la lance/avec la pauvreté des
mots/et leur désir/de fer».
À 96 ans révolus, Bauchau reconnaît la fatigue et les douleurs du très grand âge. Ce lent naufrage dont il n'hésite pas à dire la tristesse. Reste son désir intact de profiter de la beauté du
monde. Contraint à n'écrire qu'une ou deux heures, mais tous les jours, sa parole, resserrée, semble se charger des forces qui auraient pu se perdre. Une parole comme le souffle arrachant à la
pierre d'infimes particules.
«Si tu peux/prier/demande une âme vide/attentive/et ne présumant pas de ses forces. Tu sens/et si c'est voir, tu vois/tes branches suivre la courbe/inespérée du vent.» Une fois cicatrisées les
déchirures de la vie et le vieux dieu furieux dressé à l'intérieur, il nous délivre alors les ultimes chapitres d'une épopée intime : «C'est au solstice de la nuit/C'est au temps de
l'incertitude/Que le grain meurt, que le poète/Marche sur le toit bleu du monde.» Libre à chacun, ensuite, de tenter l'aventure.
Stéphane Bataillon
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